MONDE ARABE

Tunisie : La peau noire est toujours un facteur de discriminations

Qu’elle soit issue d’une émigration récente ou installée depuis des générations en Tunisie, la population noire subit toutes sortes de violences.

e l’importance du vocabulaire. En Tunisie, certains mots utilisés pour désigner les Noir•es révèlent l’étendue du travail qui reste à faire pour changer les mentalités. «Oussif», esclave, «kahlouch», équivalent de noirauds, de nègres, ne choquent pas forcément et font même partie du langage populaire. Beaucoup considèrent tout simplement que ces expressions ne sont pas racistes.
Il y a quinze ans, Blamassi Touré quitte sa Côte d’Ivoire natale pour venir étudier en Tunisie. Dans son pays d’adoption, il se met rapidement à militer. Aujourd’hui, il dirige l’Alda (Association pour le leadership et le développement en Afrique). L’organisation porte bien son nom avec à sa tête ce directeur très charismatique. Blamassi Touré déclame son argumentaire comme une plaidoirie:
«Je ne sais pas comment on peut prouver que quelqu’un a été victime de racisme dans ce contexte de déni où est plongée la Tunisie. […] On va te dire “écoutez, les gens qui ont les yeux bleus on les appelle ‘zarga’ [bleu, ndlr], les albinos on les appelle ‘rouges’, donc dire ‘kahlouch’ ce n’est pas forcément mauvais, il ne faut pas y associer une connotation péjorative”.»

Ce discours perdure alors que la Tunisie s’est dotée en 2018 d’une loirelative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Une grande première dans la région et pour le pays qui ne disposait jusqu’ici d’aucun cadre juridique sur la question. Ce texte est venu couronner des années de lutte de la société civile.
Désormais sont criminalisés «les propos racistes», mais aussi «l’incitation à la haine», «les menaces racistes», «la diffusion» et «l’apologie du racisme» ainsi que «la création» ou «la participation à une organisation soutenant de façon claire et répétitive les discriminations», des délits passibles de un à trois ans de prison et d’une amende pouvant aller jusqu’à 3.000 dinars (1.000 euros).
Premières condamnations

Qu’est-ce qui a changé pour les Noir•es depuis? Blamassi Touré laisse échapper un rire. «Intéressante question. Juste le fait qu’on a une loi et qu’on n’en avait pas avant. C’est tout. Parce qu’avoir une loi est une chose, mettre en place le cadre de son application en est une autre.»
Un sondage réalisé en 2019 par une association de défense des droits humains, le FTDES (Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux), montre que plus de la moitié des migrant•es originaires d’Afrique subsaharienne ont déjà subi un acte raciste.

«Les gens sont étonnés de le voir descendre d’une voiture de luxe, de le voir porter un costume. Ils ne peuvent pas imaginer que les Noirs puissent avoir un statut social aussi élevé.»
Sherifa Riahi, directrice de l’association Terre d’asile Tunisie
Blamassi Touré décrit le rejet qui s’exprime au quotidien: «Est-ce que le racisme est toujours là? Oui. Est-ce qu’aujourd’hui si un Noir se balade avec une Tunisienne il est susceptible de se faire tabasser? Oui. Est-ce que quand tu te présentes aujourd’hui pour louer une maison, on te regarde droit dans les yeux et on te dit “non je ne loue pas aux Africains”? La réponse est oui.»
Deux affaires ont abouti à des jugements selon Saadia Mosbah, présidente de l’association anti-raciste Mnemty. Il y a eu de nombreuses plaintes mais les procédures traînent, déplore la militante. La seule chose positive qu’elle retient, «c’est que les gens ne sont plus contraints au silence, il y a moins de honte».

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