MONDE ARABE

Égypte : Il est impossible d’informer sur le coronavirus

epa08320459 A journalist stands in front of Giza pyramids as medical team spray disinfectants in Egypt, Egypt, 25 March 2020. Egyptian authorities announce a two-week curfew, starting from 25 March, during which public transportation will be suspended to avoid the spread of coronavirus. Countries around the world is taking increased measures to stem the widespread of the SARS-CoV-2 coronavirus which causes the Covid-19 disease. EPA/MOHAMED HOSSAM (MaxPPP TagID: epalivefour708201.jpg) [Photo via MaxPPP]

Le régime du maréchal Al-Sissi a expulsé une journaliste relayant un article affirmant que le nombre de cas de coronavirus était bien plus élevé que ce que prétendent les autorités.MOHAMED HOSSAM/EPA/MAXPPP
Il ne fait pas bon être journaliste dans l’Égypte du maréchal Al-Sissi. Le pays est l’un des derniers au monde en matière de liberté de la presse, selon Reporters sans frontières qui l’a classé l’an dernier au 163e rang mondial. Le coronavirus est une occasion supplémentaire de durcir la censure. Ainsi, quiconque diffuse de « fausses informations » sur la pandémie est passible de sanctions, y compris d’emprisonnement.

Ruth Michaelson, la correspondante du quotidien britannique The Guardian, en a fait les frais. Elle a été forcée de quitter le pays a signalé jeudi 26 mars le quotidien. Ruth Michaelson, qui était en poste au Caire depuis 2014, est montée d’urgence dans l’un des derniers avions le 20 mars dernier. Cinq jours auparavant, elle avait publié un article sur une étude scientifique canadienne estimant que le nombre de cas de coronavirus en Égypte était très probablement fortement sous-estimé.
Accusée de vouloir semer la panique
Le lendemain de la publication, le service d’information de l’État lui reprochait de diffuser une étude non fiable et de semer la panique. Le 17 mars, la journaliste se voyait retirer son accréditation lui permettant de travailler dans le pays. Son ambassade l’a ensuite alertée sur le fait que l’agence de sécurité nationale voulait l’expulser et lui a conseillé de ne pas se rendre à une nouvelle convocation où elle risquait de se faire arrêter. Les expulsions sont pratique courante en Égypte. En mai 2016, le correspondant de La Croix, Remy Pigaglio, avait lui aussi été expulsé.

L’état de droit recule de jour en jour

Le correspondant du New York Timesqui avait relayé l’article du Guardian sur Twitter a lui aussi été convoqué et rappelé à l’ordre par le service d’information de l’État. Les autorités égyptiennes ont ensuite réclamé le retrait de l’article et des excuses officielles au Guardian. Le 15 mars, le soir même de la publication, le président Al-Sissi déclarait que l’épidémie de coronavirus était gérée « en toute transparence ».
Au moins 6 000 cas et non pas trois
L’étude statistique incriminée a été menée par le Canadien Isaac Bogoch, spécialiste des maladies infectieuses à l’hôpital général de Toronto. Les résultats d’abord diffusés sur Twitter ont été publiés le 26 mars par la revue médicale The Lancet infectious desease. Se basant notamment sur les cas de plus de 220 ressortissants étrangers contaminés et sur les registres de vols, l’étude a estimé que le nombre de cas pouvait s’élever en Égypte à plus de 19 000, au minimum à 6 000, tout début mars à une période où les autorités n’en affichaient que trois. Les données officielles au 26 mars font état de 456 cas et 21 décès, y compris au sommet de l’État. La mort de deux généraux a été annoncée par la télévision d’État les 22 et 23 mars, plusieurs autres ont été testés positifs.
Selon le dernier média indépendant, Mada Masr, au moins 26 membres du personnel soignant ont contracté le virus. Sur les réseaux sociaux, la gestion de la crise est fortement critiquée et les mesures jugées trop tardives. Un couvre-feu nocturne a été décrété le 25 mars pour deux semaines après l’annonce de la fermeture des écoles, universités, musées, aéroports, cafés et restaurants.
Les appels à la libération des détenus d’opinion dans des prisons surpeuplées se multiplient. Mais l’universitaire Laila Soueif, qui réclamait la libération de son fils activiste, Alaa Abdel Fattah, et d’autres personnes détenues, a été arrêtée avec trois autres femmes qui protestaient le 18 mars dernier, avant d’être finalement relâchées.


L’armée touchée en plein cœur par le coronavirus

Jusque-là accusée de minimiser l’ampleur de l’épidémie, l’Égypte a dû prendre des mesures plus radicales après la mort de deux généraux proches du président Sissi.
Le premier pays africain touché par le coronavirus impose un couvre-feu de 19 heures à 6 heures à ses 100 millions d’habitants. Une décision proclamée le mercredi 25 mars, un mois et demi après l’annonce d’un premier cas en Égypte. Ce couvre-feu est en vigueur pour au moins deux semaines. Tout contrevenant risque la prison. Tous les magasins, cafés et restaurants sont désormais fermés. Une décision précédée, quelques jours plus tôt, de celle des représentants religieux d’interdire aux fidèles l’accès des églises et des mosquées. Écoles et universités demeurent également closes.
La ministre de la Santé, Hala al-Sayed, continue d’assurer que la diffusion du Covid-19 « est sous contrôle ». Mais la mort, en moins de vingt-quatre heures, des généraux Shafie Dawoud et Khaled Shaltout a déclenché un vent de panique sur les réseaux sociaux et dans le pays en général. « Si même les chefs militaires ne peuvent pas se protéger, quel espoir reste-t-il aux gens ordinaires qui n’ont ni assurance santé ni hauts salaires ? Et qui ont encore moins de pouvoir ? Ils nous mentent depuis des semaines », s’insurge un artiste au Caire.
uelques centaines de personnes sont même descendues dans les rues d’Alexandrie pour protester… contre le virus ! Les deux victimes, dont l’âge n’a pas été communiqué mais dont on pouvait remarquer les cheveux grisonnants, occupaient des postes clés dans le régime du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir en 2013 après avoir destitué le seul président élu de l’histoire du pays. Le premier général était chargé, au sein de l’autorité d’ingénierie militaire, des mégaprojets du chef de l’État, telle la construction d’une nouvelle capitale en plein désert. Le second dirigeait le département de l’eau au sein de la même agence parapublique.

Opacité militaire
Alors que la nouvelle de leur mort circulait sur les réseaux sociaux, les autorités ont tardé à reconnaître les faits. Pas de communiqué officiel détaillé, mais l’État a fait savoir aux médias que leur décès était intervenu « pendant le combat contre le coronavirus ». La formule, volontairement vague, laisse penser que les généraux ont pu contracter le Covid-19 dans les rues du Caire. À la mi-mars, l’armée a en effet déployé dans la capitale des soldats armés de vaporisateurs de désinfectant pour « stériliser » les grandes artères, la place Al-Tahrir ou encore les musées vides. Des opérations de communication considérées comme peu efficaces, voire inutiles, par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), car le virus résiste très peu de temps dans l’air.

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