ECONOMIE

Energie : De la Baltique à la mer Noire, guerre et paix sur le front gazier

Les récentes sanctions américaines contre Nord Stream 2 et TurkStream n’y changeront rien : l’accord gazier Russie-Europe, conclu pour une période réduite de moitié ce week-end, a entériné la marginalisation programmée du transit par l’Ukraine. L’Allemagne a réagi en début de semaine aux sanctions américaines visant notamment le gazoduc Nord Stream 2, entrées en vigueur le 21 décembre. Inscrites dans la loi de programmation militaire 2020 des Etats-Unis, elles prévoient des gels d’avoirs et des révocations ou des refus de visas pour les entrepreneurs et entreprises impliqués dans la construction de la partie sous-marine des gazoducs Nord Stream 2 et TurkStream.

L’entreprise suisse Allseas, qui posait les derniers tuyaux du second tronçon de gazoduc liant la Russie à l’Allemagne via le fond de la Baltique, a immédiatement cessé ses travaux. Dans un communiqué, elle a fait savoir qu’elle attendait «des clarifications réglementaires, techniques et environnementales de la part des autorités américaines compétentes». Trois jours plus tôt, les sénateurs américains Ted Cruz et Ron Johnson, principaux sponsors de ces sanctions, avaient adressé une lettre au ton comminatoire portant l’en-tête du Sénat des Etats-Unis à Edward Heerema, président d’Allseas. Ce dernier se voyait enjoindre d’ordonner à ses deux navires poseurs de tuyaux, Pionnering spirit et Solitaire, de «trouver d’autres eaux où naviguer». Les deux signataires ajoutaient : «Nous comprenons que la Russie verse à Allseas des sommes tout à fait substantielles […] Néanmoins, les conséquences pour votre compagnie si elle continuait à faire le travail ne fût-ce qu’une seule journée […] [l’exposeraient] à être écrasée de sanctions potentiellement fatales.»

A Berlin, Peter Beyer, député CDU proche de la chancelière allemande Angela Merkel et coordinateur de la coopération transatlantique depuis avril 2018, a évalué la situation sur les ondes la radio publique allemande en déclarant le lundi 23 décembre : «Les sanctions retarderont l’achèvement du gazoduc Nord Stream 2 […] Mais je pense qu’au cours du second semestre de l’année prochaine, le gazoduc sera achevé.» Il a précisé qu’il existait «des alternatives, [mais qu’elles entraîneraient] des retards ainsi que des coûts plus élevés». La chancelière a quant à elle condamné la décision américaine, mais annoncé que son gouvernement ne répondrait pas par des sanctions.

Impact minime des sanctions sur TurkStream

Depuis Kuala Lumpur, en Malaisie, où il assistait à un sommet d’Etats islamiques, le président turc a au contraire menacé de riposter par le biais de contre-sanctions. Interrogé sur les mesures visant la fourniture à la Turquie de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes, Recep Tayyip Erdogan a répliqué que ce contrat était déjà presqu’entièrement réalisé. Puis, cité par Reuters, il a ajouté : «Maintenant, ils disent : « Nous allons imposer des sanctions contre cela [TurkStream] ». Il s’agit d’une violation de nos droits au sens le plus complet. Nous aurons bien sûr nos propres sanctions contre tout cela.» Toutefois, le cabinet d’avocats américain Norton Rose Fullbright, spécialisé dans les litiges internationaux, estime que «l’impact des sanctions à l’égard de TurkStream sera probablement minime, car la partie sous-marine de ce pipeline est déjà en grande partie achevée, et il est susceptible de devenir opérationnel avant que toute sanction ne soit appliquée». TurkStream, dont la partie sous-marine est en effet déjà achevée, et dans les tuyaux duquel a déjà commencé à circuler du gaz russe, devrait à terme être connecté à l’Autriche. Passant par la Grèce, la Hongrie et la Serbie, il devrait fournir 16 milliards de mètres cubes de gaz supplémentaires, principalement à destination des pays d’Europe centrale et balkanique situés sur son parcours.

70 milliards de mètres cubes de gaz supplémentaires

A terme, Nord Stream 2 et le prolongement terrestre de TurkStream devraient fournir aux marchés européens hors Turquie près de 70 milliards de mètres cubes de gaz par an. C’est plus ce qui a transité par l’Ukraine en 2019, et même que ce qui transitera en 2020 : 65 milliards de mètres cubes, selon les termes du protocole d’accord signé ce week-end dans le cadre des négociations trilatérales entre la Commission européenne, la Russie et l’Ukraine.

Leave a Reply